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Un BLOG Internaute
du Journal SUD OUEST

Les notes de Patrick PIKE
Il sera toujours préférable d’être un petit soleil qu’un gros satellite.

Connaissez-vous Hypatie?

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“Hypatia” Tableau de Charles William Mitchell (1885)
Photo Wikipédia

Lorsque les hommes sont livrés à eux-mêmes, que les contraintes habituelles s’estompent, que l’autorité s’éloigne ou disparaît, que les liens qui constituaient la trame du tissu social se dénouent, il n’est pas rare de voir les esprits les plus dociles se départir de leur apathie pour se révéler les plus ignobles des fauves. Ainsi ai-je lu ou entendu, je ne sais plus tant le fatras d’information qui se déverse sur notre monde ressemble aux dépôts d’ordures d’autrefois, ces monticules hideux fumant en périphérie des villes, ai-je appris donc que des bandes armées sévissaient en Georgie, volant, violant, tuant, massacrant ceux qu’ils rencontraient sur leurs sinistres parcours. Achevant au couteau des hommes ou des femmes, les découpant et les donnant en festin à leurs chiens. Nulle limite à leur barbarie que contemplent, désabusée et sans intervenir, la soldatesque russe.

Cela se passe en Georgie, dans cette région du Caucasse, si loin et si proche pourtant de notre Europe tant policée, jouxtant la Turquie par l’une de ses frontières. Et je me demande si demain, dans notre pays de douceur toute relative, si par aventure l’airbag de la civilisation venait à se dégonfler, nous n’assisterions pas à ces dérives malfaisantes. Car lorsque je lis sur la majorité des sites, sous les billets publiés, les commentaires que certains osent déposer, étrons exécrables dégageant leur fumet vindicatif et haineux, sous la mansuétude de l’anonymat, je me dis qu’il suffirait de peu pour que survienne ce déferlement de violence, ces exactions.

Connaissez-vous Hypatie? Fille de Théon d’Alexandrie, “le plus sage des philosophes”, élève et collaboratrice de son père, mathématicienne et philosophe, alors qu’au printemps 415 elle donnait un cours devant une assemblée nombreuse, une troupe de moines pénétra, l’accusa de sorcellerie, la traîna jusqu’au Cesareum où les moines la frappèrent avec des tessons, lui arrachèrent les yeux et la langue. Morte, transportant son corps au Cinaron, ils la dépecèrent, extrayant ses organes, puis brûlèrent ses restes. Pas un seul des participants à sa conférence ne se leva pour la défendre. Les moines lui firent payer ce qu’elle représentait en tant que femme à qui les plus hautes autorités demandaient conseil, ce que ne tolérait pas Cyrille, évêque d’Alexandrie. Ce crime resta impuni. Hypatie fut la première femme sacrifiée en raison de sa culture.

Et je me dis que nous avons bien peu évolué, que sous le masque de nos sourires civilisés rôde encore et toujours la bête immonde.

Ces sourires propres aux asiatiques, je ne sais s’ils sont le reflet d’une déférence constante vis à vis de leurs interlocuteurs ou la marque de la fourberie. Toujours est-il que c’est avec le sourire que les chinois admettent que certains truquages furent employés lors de la cérémonie d’ouverture des jeux. Cet aveu serait respectable s’ils n’ajoutaient que la presse s’occupe un peu trop des à-côtés. Mais ils n’en sont pas à leurs premiers essais. Lors des candidatures, et afin de faire croire que Pékin respirait sous l’air pur, lorsqu’on y atterrissait on pouvait y admirer des espaces plus somptueux qu’un alpage suisse au printemps: leurs pelouses rutilaient de peinture verte.

Ce n’est pas parce que les dirigeants d’un peuple se montrent à ce point si machiavéliques qu’il faut en déduire que leurs concitoyens le sont. C’est comme si nous disions que ce policier se tirant une balle dans le pied, pour complaire à ses chefs, est représentatif de sa corporation. Restons lucides pour nous préserver de toute ignominie.


LES AMATEURS A MATER!

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L’été, alors que les vacances pour certains s’anéantissent dans la cuisson des corps, recto-verso, étendus sur le barbecue des plages, fleurissent les festivals officiels mais aussi les spectacles qu’organisent, dans la joie et le bénévolat, quelques amateurs passionnés, peu soucieux de leur temps et de leur fatigue.

J’avais eu le plaisir, il y a longtemps, d’assister à plusieurs d’entre eux, en spectateur, dans la douceur des soirées de juillet. Mais jamais je n’avais intégré l’arrière du décor, me satisfaisant d’écouter et de voir, l’espace d’un instant, puis de repartir en commentant ce qui m’avait semblé agréable ou non. Lors de ces étés festifs, j’avais pu apprécier l’apparence. Qu’ils soient de musique, de danse, de théâtre, de folklore, villageois ou citadins, ces divertissements ont tous un point commun, l’enthousiasme des participants qui se devine dans le don de soi.

J’en suis d’autant plus convaincu que le mois dernier j’ai pu suivre le déroulement d’un spectacle, de la mise en place des décors à la dernière représentation, en photographe.

Hormis le metteur en scène et ceux de la régie, puisqu’il en faut nécessairement, professionnels et dûment rémunérés, tous les participants, de ceux qui bâtissent les décors à celles qui jouent, qui vendent les billets ou placent les entrants, beurrent les sandwichs ou surveillent l’entrée, tous prennent sur leur temps de travail ou de repos les heures nécessaires à la préparation de leur spectacle -car il s’agit bien du leur- sans demander d’autre récompense que les applaudissements du public. Et j’ai découvert des êtres magnifiques dont beaucoup de professionnels, blasés par l’habitude, devraient s’inspirer. Ils ne jouent pas, ils donnent leur coeur.

Or, et c’est ici que je voulais parvenir, il y a en Bretagne quelques esprits curieux qui jugeant sans doute ce phénomène contraire à la morale, ont décidé de préparer un projet de loi pour encadrer les représentations artistiques amateurs. Ils veulent les soumettre à la législation du travail afin que les participants soient payés. Ce projet de loi sera soumis à Mme Albanel en fin d’année.

Voilà des bénévoles qui prennent plaisir à créer un spectacle, qui ne demandent rien sinon qu’on vienne les applaudir dans leur prestation, qui ne souhaitent qu’une chose, offrir leur talent au public, que l’association à laquelle ils appartiennent puissent récolter quelques subsides pour survivre et poursuivre son chemin, qui soudain, par la déraison d’individus échafaudant sur le papier quelques équations prouvant le bénéfice que la société liberticide qu’ils espèrent pourra en tirer, vont se retrouver avec bulletins de salaire, cotisations et toute la panoplie des contraintes d’une société cotée en bourse. Car ce ne sera pas un salaire de misère, le texte imposerait un cachet de 210 euros par jour pour chaque amateur (bénévole), afin de lutter contre le travail au noir et protéger les vrais professionnels.

Ce qu’ils oublient ces penseurs féconds, ces théoriciens de l’art, ces intermittents de la politique, c’est qu’aucune association, aucun organisateur ne pourra supporter un tel poids financier; à moins d’organiser des one-man-show! Le concert d’un bagad avec un homme orchestre! La prise de la Bastille par Arturo Brachetti! Un son et lumière avec un pipeau et une lampe torche! La foule en délire n’aura payé que deux euros la place et dans les gradins les amateurs d’hier, ignorant guignol, rêveront du temps où ils pouvaient, pour le bonheur de tous, assouvir leur passion.


LA CORRIDA POUR DES BESSERADES.

sc000978a0.jpgL’affaire à fait son effet. Les associations y sont allées de leurs cris d’effraie et la presse s’en est mêlée, pour ne pas dire s’est emmêlée dans une présentation un peu tronquée et fallacieuse des faits.

Pensez donc! Un enfant de dix ans qui vous fait virevolter la capote, telle une danseuse de fandango, devant des toros aux cornes acérées en baïonnettes meurtrières, qui vous manie la muleta avec la grâce d’une libellule, plante les banderilles avec la précision d’une abeille vous dardant, met à mort le taurillon sans un geste de remords, plantant son épée dans l’échine du bestiau avec l’orgueil dressé comme un building, pensez donc si ça dérange les aficionados de la bataille contre les corridas.

Seulement ce spectacle -car c’en est un, et haut en couleurs- tel que décrit ci-dessus se déroule au Mexique et pas dans notre beau pays où bientôt rien ne sera plus accepté qui ne soit aseptisé, édulcoré, banalisé. Car en France, où les enfants, malgré qu’on en ait, pâtissent du laxisme d’une éducation parentale lymphatique sauf à vouloir en faire des ersatz de chanteurs, acteurs ou sportifs nains, afin de reporter sur les rejetons les espoirs déçus d’une parentèle étriquée, les besserades n’ont rien de commun avec une véritable corrida.

L’apprenti matador affronte un veau d’une centaine de kilos, ne pose pas de banderilles et ne pratique pas l’estocade; il se contente de quelques passes, de véronique et de molinete. Puis le veau est rendu à sa mère. C’est ce que devait faire Michelito à Arles, où le préfet sous pression a interdit la besserade, cette faribole pour lui. Ce jeune torero de dix ans, dont le père est gersois et matador, a déjà donné l’estocade à des taureaux de 250 kilos, au Mexique.  Un prodige pour les spécialistes de la corrida.

Je n’en suis pas. Je n’ai assisté qu’à une seule corrida. J’avais vingt ans alors et n’ai pas particulièrement aimé, hormis l’ambiance sonore et colorée de ces jeux d’arène, mais pas rejeté non plus. Je peux comprendre les véritables aficionados de cette lutte mythique et surtout admettre, puisqu’elle subsiste, qu’il faut bien faire son apprentissage avant d’affronter le fauve. Qui peut prétendre exercer un art sans avoir jamais fait ses gammes? Fabricando fit faber. Nul ne peut être l’incarnation de Mithra,  à peine sur terre, tuant le taureau, sauf peut-être ce Michelito, venant de l’autre côté de l’Océan, retrouver la terre ancestrale de laquelle naquit ce toréador en miniature, appelé à de futurs triomphes.

Au prétexte que le travail des enfants est interdit, les associations de lutte contre la tauromachie ont obtenu l’annulation de quelques besserades, le préfet arguant que les arènes de Gimeaux, par exemple, n’étaient pas conformes à la sécurité. De qui se moque-t-on? Ces enfants s’amusent aussi en affrontant de jeunes veaux, sans plus de risques qu’un gamin s’exerçant à l’alpinisme, à la bicyclette, à la gymnastique ou participant aux jeux d’Interville. Faisant flèche de toute corne, les anti-corridas argumentent sur des bases fallacieuses, invoquant le travail clandestin, la mise en danger d’autrui. A s’agenouiller devant ces zélateurs de la stérilité il va falloir interdire tout apprentissage, du sport le plus banal à la profession la plus exposée. Leur corrida n’est pas séduisante et les matadors qui s’y déploient n’ont pour muleta qu’un mouchoir en papier dans lequel ils ne savent que postillonner.

Mahmoud Darwich

m_darwich.jpgA l’heure où le premier scribouillard venu se permet quelques mots hâtifs, croyant en cela pénétrer l’univers espéré du panthéon littéraire, à l’heure où des pigistes fraîchement émoulus d’une école de journalisme se sentent d’humeur rousseauiste, partageant d’un auteur le seul papier blanc qu’ils vont maculer de leur histoire insipide n’ayant de commun avec une confession que le titre pompeux, à l’heure où quelques folliculaires vont gaspiller des feuilles collées entre elles pour n’encombrer que les rayons poussiéreux des libraires que nul n’aborde, à l’heure où quelques prétentieux profitant de leur poste à la tête d’une rédaction pour essaimer, modernes camelots, de multiples messages vantant ce qu’ils osent appeler une oeuvre, j’apprends qu’un poète, un homme rare en ces temps de barbarie et d’inconséquence, se bat contre la mort après une troisième opération du coeur.

Mahmoud Darwich, poète palestinien à l’oeuvre considérable, est né en 1941 à Al-Birwah, en Galilée. A l’époque en Palestine, aujourd’hui en Israël où il a grandi. Fuyant au Liban, sa famille revient clandestinement pour découvrir les ruines du village sur lesquelles s’est installée une colonie juive.

Plus tard, rejoignant le parti communiste israélien, il sera emprisonné pour ses écrits. En 1970 il s’exile au Caire, à Beyrouth en 1973. A partir de 1982, suite au bombardement de Beyrouth par l’armée israélienne, il repart, pérégrin rêveur, pour Le Caire, Tunis et Paris. Elu au comité exécutif de l’OLP, il quittera cette organisation en protestation de négociations qui n’ont pas son aval, préférant “une paix, mais une paix juste”.

A Paris jusqu’en 1995, il obtient l’autorisation de l’Etat Hébreu de retourner en Palestine voir sa mère quelques jours, puis enfin de s’installer à Ramallah.

Aujourd’hui, Mahmoud Darwich est sous assistance respiratoire dans un hôpital de Houston après une intervention à coeur ouvert.

Ce coeur qui battait si vigoureusement pour la paix et la sérénité de deux Etats frères, ne s’opposant pas à l’existence d’Israël, mais réclamant l’indépendance de Gaza et de la Cisjordanie, ce coeur n’est plus qu’une rose qui lentement s’étiole.

“Adieu à ce qui adviendra sous peu… adieu,
Adieu à ce qu’apporteront les lieux.
Ma nuit s’est confondue dans la nuit, mon sable dans le sable
et mon coeur n’est plus bien public.
Adieu à celle que j’aurai pour pays, à celle qui sera ma perdition.
Je saurai comment je rêverai bientôt et comment rêver dans un an.
Je saurai ce qui adviendra dans la danse de l’épée et du lis,
Comment le masque m’ôtera le masque.
Dois-je voler ma vie pour vivre d’autres minutes, quelques minutes entre
labyrinthes et minaret.
Assister à l’apocalypse dans la cérémonie des devins
Et savoir ce que déjà je savais? J’ai vu… j’ai vu l’adieu.”

Plus rares sont les roses - “Adieu à ce qui adviendra”  M. Darwich

En l’an 2000 le ministre israélien de l’éducation demanda que ses poèmes soient étudiés dans les programmes scolaires de son pays. Le premier ministre de l’époque s’y opposa, prétextant qu’Israël n’était pas encore prêt.

 

Dernière minute: Mahmoud Darwich vient de mourir ce samedi à Houston. Les roses pleurent et se raréfient.

Intifadah meurtrière en Corse.

800px-bonifacio.jpgLes adolescents corses sont-ils responsables de leur crime? La bêtise, la haine, l’exemple à suivre ou les prêches nationalistes, en s’incrustant dans l’esprit des enfants, sont-ils à l’origine du geste imbécile de ces deux rejetons infâmes qui ont tué un nourrisson que sa mère portait dans ses bras?

En jetant des pierres vers des touristes, hier soir à Bonifacio, deux jeunes corses d’à peine quinze ans ont tué l’enfant d’un couple venu en vacances dans un coin de France d’une beauté rarissime.

Quelques jours auparavant, avait eu lieu à Corté le rassemblement annuel des nationalistes de tout poil, où, lors d’un débat chloroformant sur la question essentielle de savoir qui était corse ou non, un aborigène s’était levé pour apostropher l’assemblée, réclamer le départ des individus non autochtones et ranimer une discussion, dont le thème, à ses oreilles, n’avait nul besoin d’être débattu, la cause étant entendu, seul le natif pouvant se prévaloir de demeurer à ses côtés.

Entre ces discours imbéciles et ces actes attentatoires récurrents qui illuminent les nuits de l’île de leurs explosions dont se gargarise une minorité à l’esprit rétrograde, il ne fait aucun doute que des enfants malléables puissent s’en accommoder et en faire leur crédo.

Alors, si ces enfants sont responsables du geste, ce sont les pères les initiateurs, et ces assassins en herbe, suivant l’exemple donné, eux dont l’âge est celui où l’on joue encore aux gendarmes et aux voleurs, ne pouvaient être que les tristes interprètes d’une tragédie écrite par de sinistres auteurs et jouée sans relâche depuis des lustres pour le malheur de beaucoup et la réjouissance inepte de la minorité de l’île, cette minorité qui impose par la violence du verbe et de l’acte sa vision passéiste du monde à ceux, majoritaires, dont le coeur corse bat à l’unisson de la beauté de leur île.

Car ce geste, même si ces adolescents n’étaient pas animés de l’intention de tuer, exprime le rejet, le besoin de chasser, l’envie de bannir, de blesser celui qu’on considère envahisseur.

Mais la Corse n’est pas la Palestine. Cette espèce d’intifadah n’a aucun sens, aucune légitimité. Elle est dérisoire et stupide, stupide au point de tuer un enfant qui ne demandait qu’à connaître un jour la magnificence de la Corse, cette Corse où, n’en déplaise, chacun doit être libre d’y vivre.

Cochon chagrin.

612px-piggy_bank_china.JPGC’est en parcourant les pages des sites que j’affectionne, alors que l’actualité décidément ce soir ne parvenait pas à me captiver, entre la tornade du Nord, le crime d’un fou s’acharnant sur un enfant, la mort de Soljenitsyne ou encore la demande de remise en liberté de Marina Petrella, que j’ai visionné sur celui de DEB un petit film consacré à un cochon que mène en laisse sa propriétaire. Tout de charme et d’humour, cette historiette nous entraîne vers la douceur villageoise, loin de la frénésie qui souvent nous lasse et nous abassourdit.

Les souvenirs alors ont remonté le temps. C’était au tout début des années cinquante, quand subsistaient encore les tickets de rationnement, que les voitures étaient rares, qu’on buvait l’eau du puits et qu’une faible ampoule éclairait les soirs d’hiver. Mon père, après son retour de captivité, s’était installé dans l’une des petites fermes sans métayer que mes grands-parents maternels possédaient. Il ne fut jamais dans son dessein de l’exploiter; d’ailleurs, outre qu’il n’avait aucune compétence agricole, il partait chaque matin, sur une moto pétaradante, travailler à l’usine électrique voisine, avant qu’elle ne devint, comme tant d’autres, osselet de l’échine étatique d’Electricité de France.

Le dimanche il m’emmenait dans une vieille Celta 4, automobile plafonnant sans doute à trente kilomètres heure puisqu’un jour, en roulant, j’en suis tombé, enfant turbulent que j’étais, sans que je me fisse le moindre mal. Mais c’est une autre histoire. Celle que je voudrais vous conter se rapporte à mon ami Bidault.

Puisque nous habitions une ferme, que ma mère ne travaillait pas, tout au moins essayait de contenir la joie de vivre exubérante de mon jeune frère et de l’aîné que j’étais, mon père, qui aimait rire, décida que nous aurions quelques animaux de ferme. Des poules, un coq, des canards, des oies et une couple de jards dont l’un pinça fortement un jour la jambe de ma mère qui pestait contre cette ménagerie dans laquelle fut introduit un cochon, rose et petit, pour notre plus grande joie.

Mais tout petits qu’ils sont, les bestiaux grandissent quand on les nourrit grassement. Et notre Bidault, puisque c’est ainsi qu’il se nommait, sans doute en souvenir de l’homme politique du moment, successeur de Jean Moulin à Lyon, l’un des fondateurs du MRP mais aussi, plus tard, du CNR, groupuscule inféodé à l’Algérie française puis dans les années soixante créateur d’un mouvement proche du Front national, notre cochon Bidault donc, s’intégra dans le cocon familial à devenir, pour mon frère et moi, l’unique compagnon de nos jeux.

Bidault nous suivait partout. A l’intérieur de la demeure, comme à l’extérieur. Libres nous étions, libre il était. Il ne dormait pas dans la cuisine, mais il eut pu sans contrainte s’installer le soir près de la cheminée nous regarder dîner, ce qu’il faisait volontiers pour le déjeuner, quêtant quelques reliefs que nous lui donnions malgré les réprimandes. Puis l’après-midi, les jours de beau temps, nous partions tous les trois gambader dans les champs. La bâtisse, située sur les hauteurs d’un coteau, contemplait le village dont nous étions séparés d’un cours d’eau paisible, ondoyant dans la prairie en contre-bas. Et nous courions, et nous roulions dans l’herbe jusqu’en bas; nous riions, puis nous remontions la pente pour recommencer encore, tandis que Bidault, grognant de plaisir, trottinait derrière nous quand il ne roulait pas lui-aussi pour nous montrer sa prestance, certainement involontaire. Fatigué quelques fois, il s’éloignait, le grouin au ras des herbes, fouissant le sol à la recherche d’un fruit, d’une racine, puis attendait patiemment que nos jeux cessassent pour rentrer avec nous à la maison où le goûter nous attendait.

Nous nous parlions avec Bidault. Les animaux entendent le langage des enfants car il est sans duplicité. Il nous regardait et semblait nous comprendre, nous laissant même, sans regimber, grimper sur son dos comme sur un poney; et nous partions tranquillement, dans cet équipage, effaroucher la basse-cour dont quelques résidents allaient chercher refuge sous les chaises de la cuisine, d’où ma mère les chassait à grands cris. C’est lors d’une de ces débandades qu’un jard hargneux se vengea sur elle.

Un jour, rentrant d’une après-midi passée, mon frère et moi, dans le potager de mon grand-père où il me laissait, souriant, dévorer ses tomates, cherchant Bidault, nous ne le trouvâmes pas. Le souvenir s’estompe et je ne sais plus ce que nous fîmes alors. Ce dont je me souviens, ce sont les pleurs qui coulèrent lorsque nous apprîmes que notre ami, notre compagnon de jeu, avait terminé son bref passage parmi nous dans de vulgaires saucisses.

Mais la vie est ainsi. C’était mon premier chagrin, ma première douleur; il y en aurait tant d’autres ensuite.

5 août 2008 - Aucun commentaire
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Tout le monde n’est pas en vacances.

Passant devant un poste de télé, j’aperçus le visage de Séguéla s’animant sur un fond de bouteilles minérales. Je m’arrêtai quelques secondes, non pas écouter ce que racontait le publiciste, ce devait être sans intérêt comme à l’accoutumée, mais pour regarder le fond d’écran qui me fit m’interroger sur la position de mes lunettes. Les avais-je mises dans le bon sens? Je vivais un grand moment d’absurdité: le film était diffusé à l’envers afin que les marques ne fussent lisibles! J’abordais en un instant sur la plage de la stupidité où se prélassent les obsédés du bien-penser, ces nouveaux héros dont Kafka se serait amusé à décrire leur vision, qui n’est même pas surréaliste, exiguë.

Exiguë également l’intelligence des analystes sévissant fumeusement et dorénavant un peu partout au nom de l’atteinte à la santé morale et physique des ouailles que nous sommes, bon gré mal gré, devenues. Gageons que demain ils ne se nomment plus censeurs, mais directeurs de conscience, avec l’orgueil d’un shadock émoustillé, nouvellement promu au gardiennage de la pompe. L’autre jour, reprenant ma barque abandonnée quelque temps, je ramais vers Dailymotion pour revoir les vidéos que j’avais sélectionnées. Cinq d’entre elles avaient le même thème; l’une concernait la totalité de “l’interview du professeur Molinard”, intitulée ainsi, les quatre autres l’identique parole découpée en tranches, appelées “le tabagisme passif”. La première était visible, les autres censurées. Est-il besoin de commenter la profondeur de l’esprit à l’origine de cette salutaire distinction?

Exiguë encore la démarche de policiers et juge, arrêtant ce couple équatorien venu de Belgique passer quelques jours de vacances en France avec leur fille, d’origine belge, parfaitement en règle. Suspicieux au possible, nos pandores nationaux se sont mis à sept autour de leur véhicule, du côté de Cherbourg, pour les contrôler, les arrêter et les déférer devant un juge qui les a mis, sans autre forme de procès, en rétention, après leur garde-à-vue. Ils ont été traités, à leurs dires, comme des délinquants et des criminels. Ils ont vécu l’enfer. Ils seront renvoyés de force dans leur pays, aux frais du contribuable bien sûr, traumatisés, alors qu’ils devaient y retourner tout naturellement après leurs vacances. Ce séjour inoubliable est décrit dans le catalogue du contre-journal de Libé. Pour son tarif, s’adresser au ministère de Monsieur Hortefeux; le prix des cartes postales n’est pas inclus dans la pension complète.

A tous les vacanciers de la planète, soyez prudent si vous allez à l’étranger.

L’africain, selon H. Guaino.

 

Dans la rubrique Opinions du journal Le Monde daté du 26, Henri Guaino s’essaye à une analyse historico-culturelle de l’Afrique pour justifier le discours de Dakar, prononcé il y a un an par Nicolas Sarkozy. Ce discours avait provoqué un tollé presque général, certains y voyant des relents racistes. Pour être honnête, je ne le pense pas, mais y vois plus maladresse et méconnaissance de la pensée africaine. Plus précisément un entêtement à ne vouloir considérer les valeurs de l’Occident comme étant les seules susceptibles d’être porteuses d’espoir et d’avenir.

 

Il n’empêche qu’à trop vouloir se justifier, H. Guaino continue de s’embourber dans le sable spongieux de sa vision du monde, restreinte et uniquement préoccupée d’évolutions technologiques, de commerce, de domination, de progrès. Entendre que “l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire”, ce n’est pas, comme l’explique l’exégète de son propre texte cherchant à fausser les pistes, imaginer que les peuples d’Afrique n’ont pas d’histoire; on l’a parfaitement compris; il ne viendrait à l’esprit de personne d’en faire l’analyse décrite par le conseiller du président, essayant de nous rouler dans la farine, et de se dire que nous seuls avons une histoire. C’est nous prendre pour des imbéciles. Cette phrase veut bien dire ce qu’elle suggère, à savoir que l’Afrique n’a pas suivi le même chemin que d’autres pour s’approprier l’univers, ces autres qui ont investi l’Afrique au nom de bons sentiments, en réalité par esprit de conquête et de lucre. Oser affirmer que l’idéologie du progrès est propre à l’héritage des Lumières c’est quand même sous-entendre une indéniable supériorité vis à vis de ceux dont on suggère qu’ils n’en furent pas capables, tout autant que la jeunesse à qui ce discours semblait s’adresser, ces “héritiers de tout ce que l’Occident a déposé dans le coeur et dans l’âme de l’Afrique”, la liberté, la justice, la démocratie, l’égalité.

 

Parce que l’Afrique avait besoin de nous pour connaître la liberté, la justice, la démocratie, l’égalité? Nous qui n’avons su qu’apporter l’inverse! Mais l’Afrique avait, et à aussi ces valeurs, propres à ses diverses civilisations ou communautés et je ne vois pas en quoi les nôtres devraient avoir prééminence sur les siennes, à moins de vouloir araser toute différence, toute distinction, toute particularité au nom de ce qu’enfin dévoile Henri Guaino, l’Eurafrique et l’Union pour la Méditerranée. Que cette Union soit bénéfique pour tous, je n’en disconviens pas, à l’unique condition du respect des cultures.

 

Or, préciser que “la réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes”, c’est vouloir précisément imposer les nôtres et faire en sorte que l’homme africain devienne un clone de l’homme occidental, malléable, exploitable, corvéable et à l’avenir incertain pour le plus grand profit des rapaces que nous sommes.

 

Ce qu’ignore sans doute volontairement le thuriféraire nouveau de l’Afrique, c’est que la façon de vivre et de penser des peuples dépend de multiples facteurs, au premier rang desquels se placent le climat, l’environnement qui ont fait que les hommes ont adapté à ces contraintes leur culture, leur philosophie, leur vision du monde et de l’avenir. Une civilisation n’est durable que parce qu’elle est osmose avec le lieu où elle émerge.

 

Ce qu’il ignore aussi -mais le peut-il véritablement?- c’est la chape d’or, le couvercle d’argent qu’à su mettre sur ce continent, pour mieux l’étouffer, le monde occidental. Il y a quelques mois j’évoquais un film splendide où tout est dit sur le sujet: “Bamako”. Je conseille vivement à Henri Guaino de le visionner, ce qui peut-être lui évitera d’écrire que “parmi les colons, il y avait aussi des hommes de bonnes volonté (…) qui ont construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles (…)”.

 

Il y a surtout que l’Afrique ne demandait rien, qu’à vivre selon ses traditions, et que nous sommes venus pour lui imposer notre volonté, provoquant ce séisme dont elle ne se remet pas, lui réclamant un dû qu’elle rembourse à en devenir exsangue, cette dette qui la ronge et anéantit tout projet d’avenir.

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28 juillet 2008 - 1 commentaire
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CENSURE.

En quel monde vivons-nous? Si je ne doute pas que certains de mes écrits déplaisent à quelques uns, je ne les empêcherai jamais de le dire et certainement pas de faire en sorte qu’ils n’apparaissent pas au yeux de ceux qui souhaitent les entendre ou les lire. La pluralité des idées et des opinions est une notion que beaucoup devraient garder à l’esprit, s’ils en ont, car elle permet d’évoluer. Sans doute est-ce là que se situe ce noeud gordien où les tenants d’une pensée unique ne souffrent pas qu’on puisse exprimer autre chose que ce qui leur complaît.

Il faut donc trancher parfois et ne pas se laisser mutiler par quelques ilotes en quête de radicalisme. Je l’ai fait sans état d’âme en supprimant mes écrits sur un site (il s’agit du Post, filiale du journal Le monde) où je laissais quelques traces de mon passage. Car on ne censure pas un seul de mes mots sans le faire pour tous. Lorsque j’écris, chacun de mes termes est choisi en fonction de la pensée qu’il exprime, de la force ou de la réalité qu’il représente à mes yeux; chacune de mes phrases est construite puis analysée, rebâtie s’il le faut, pesée et enfin élaborée définitivement pour être déposée à l’attention de celui ou celle qui me fera le bonheur de la lire. Ces phrases mises bout à bout formeront un ensemble que j’espère cohérent et traduisant l’intime de mes convictions. Et je dénie à quiconque le droit de gommer quoi que ce soit de ce labeur long, laborieux, pénible quelques fois, mais toujours exultant de voir se formaliser, se concevoir, se matérialiser l’image sous le regard, ce reflet vivant plus ou moins fidèle du magma de l’esprit.

Ce que je dis ici est le propre de ce que vivent tous ceux qui font l’effort de créer. Quel que soit le support, sculpture, peinture, musique, écriture. Quel que soit leur talent, quelle que soit leur possibilité. Ils offrent à leurs contemporains une idée, une vision, une approche qui est leur, unique et insondable; cela plaît ou non, mais cela est; en tant qu’oeuvre cela doit être respecté. Et y compris les écrits -puisque nous sommes sur un espace d’écriture- les plus séditieux, les plus nauséabonds. Libre à chacun de les lire, de les commenter, de les critiquer; ou pas! Après, s’ils sont à ce point délétères, nauséeux ou contraires à la morale -mais qu’est-ce la morale?- existent des tribunaux pour ceux que cela tentent ou estiment nécessaire.

Rien ne me trouble. Je suis apte à combattre ce qui me semble mauvais; et ce n’est pas en biffant d’un trait de stylo qu’on fera disparaître à jamais ce qui tôt ou tard rejaillira ailleurs. C’est précisément en laissant émerger même le pire qu’on peut s’y opposer. La connaissance du danger est plus puissante pour le vaincre que toutes les mesures issues d’un autoritarisme couard.

Mais l’inconcevable étant que les plus tolérants, au prétexte qu’ils osent dire ce qu’ils pensent, employant un mot inscrit dans le dictionnaire des censeurs, construisant une phrase dont on pense qu’elle suggère l’anéantissement de l’ordre établi, érigeant l’architecture complexe d’un enchevêtrement de propositions dont on s’arroge le droit de décider qu’elle est contraire à l’orthodoxie du moment, se retrouvent bâillonnés, muselés, garrottés, au son des tambours de la multitude versatile. Ainsi Socrate, ainsi Baudelaire, et tant d’autres dont le futur a su les retrouver.

C’est ce que ne comprennent pas les pusillanimes de la censure, partisans de la politique de l’autruche, offrant à ceux dont l’esprit est libre la meilleure posture qui soit pour recevoir la bénédiction d’une semelle.



21 juillet 2008 - Aucun commentaire
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Un magistrat comme on les aimerait.

Connaissez-vous Serge Portelli?Il est magistrat et vice-président du Tribunal de Paris. Il tient un blog sur le site du Nouvel Obs, où ponctuellement il laisse quelques notes d’une grande sagesse. On aimerait, à le lire, que tous les magistrats fussent de sa trempe.

Son avant-dernier billet concerne sa rencontre, lors d’un débat télévisé, avec le ministre de l’intérieur de l’époque qui s’appelait Nicolas Sarkozy.

Extrêmement révélateur du personnage qui nous dirige, je ne peux que vous engager à le lire. Etonnant!

C’est ici: Serge Portelli