Pike | L’Etat de la déliquescence.
A trop vouloir systématiquement écraser sous sa botte toute incartade, toute erreur, toute faiblesse humaine, les peuples se révoltent et finissent par haïr ceux-là mêmes qu’ils ont adulés, devenus dans l’ivresse du pouvoir, paradigme d’arrogance et de dédain. Si la nécessité de concevoir une justice est évidente au sein d’une collectivité, cette justice n’est pas au service unique de la minorité dirigeante, mais s’adresse à tous, riches ou pauvres, puissants ou manants. Les exemples seraient nombreux de cette dérive que subissent ceux qui un jour, plus par inadvertance que par volonté, plus par aléa que par choix, se sont écartés de quelques pas du chemin tracé arbitrairement pour créer cette société uniforme, aseptisée, d’une platitude aussi banale que le plan d’un géomètre après l’arpentage de la Beauce. Au-dessus des blés devenus rectilignes, dominent quelques bosquets méprisants dont la rogue arase tout écart de conduite.
Erigée en maxime au fronton élyséen, l’apophthegme qui veut qu’on ait, selon les circonstances, l’intérêt ou le désir, deux poids, deux mesures, risque d’effacer avec le temps la devise républicaine.
Pour un rien l’on embastille; la maréchaussée au garde-à-vous, pour la moindre peccadille, vous place en garde-à-vue, vous inonde de questions puis vous essore et vous titille, avant que de vous conduire devant un juge, qui n’en peut mais de tant de fariboles.
Et ne croyez pas être, braves gens, à l’abri d’une telle sollicitude. Bien sûr, peu d’entre nous seront comme ce pilote d’un petit avion de tourisme, arrêté puis déféré devant le parquet pour avoir survolé une zone au-dessus de l’altitude prévue, passant à plus d’un kilomètre du Falcon du premier de nos ministres. Bien sûr il était en infraction, mais outre le fait que ce genre d’incident survient plus d’une centaine de fois par an sans jamais entraîner de mise en examen, la tour de contrôle dont il aurait pu obtenir assistance, ne répondait pas ce jour-là. Mieux encore, le dossier ne contient aucun renseignement concernant le vol du Falcon; pire sans doute, la gendarmerie insista auprès d’un équipage Air-France, dont l’avion survolait les lieux au même instant, de déposer une déclaration de vol à proximité (Airprox). Il s’y refusa, et je le félicite. Bien sûr, tout le monde ne pilote pas dans les nuages, mais chacun d’entre nous conduit, peu ou prou, une voiture, avec parfois d’inéluctables légères erreurs d’attention. Il ne serait pas bon qu’une telle incartade se produisît le jour où vous croiserez un véhicule arborant sa superbe dans le dérisoire d’un macaron tricolore.
Et s’il n’était que cela, nous pourrions en sourire, mais les journaux relatent chaque jour ces faits divers inconséquents, insignifiants, qui ne sont que le reflet de la diversité de chacun, tel l’épisode des tentes plantées sur le goudron de Paris, et qui pourtant s’achèvent dans des procédures outrancières, encombrant les bureaux de nos magistrats dont on voudrait qu’ils obéissent comme des caniches dressés pour le cirque. A telle enseigne que le parquet de Metz en subit les avanies, s’expliquant jusqu’à fort tard dans la nuit lors d’une enquête diligentée par la chancellerie. Comme d’autres procureurs d’ailleurs, qui sont régulièrement convoqués pour se justifier. On croit rêver! Mais nous ne rêvons pas, braves gens, nous vivons une insidieuse mise en place d’une répression à tout va, au prétexte d’un respect de lois dont on s’arroge la liberté de les imposer à un parlement qui les vote sans se préoccuper de leurs conséquences.
Dieu! qu’il est loin le temps de la liberté et de l’éducation. Mais un état dont le credo ne repose que sur la punition et l’injustice court à sa ruine dans une déliquescence délétère.
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angoustrine dit :
quel billet, tonnerre de Zeus! l’écriture et la diatribe! tu as tellement raison que c’en est à pleurer de rage. et la maréchaussée , comme tu dis, ne se distingue guère par son esprit de résistance, et de tristes événements de plus d’un demi-siècle en resteront la marque la plus infame.
Quant aux tentes, je ne me souviens pas que toutes ces troupes de la répression républicaine (?) et umpétante aient montré autant de diligence à propos de la tente dressée par le grand Guide des Bédouins Lybiens, en plein Paris, il n’y a guère…et toujours La Fontaine, sur les “jugements de cour”.
Allez, essayons de continuer notre combat, même s’il nous paraît parfois dérisoire…
BQM
cactus dit :
Vous avez mille fois raison Patrick Pike. Il semble que toute notre “modernité” se résume à toujours plus de réglementation, grande ou petite, vitale ou mesquine, dans un encombrement bureaucratique et fou qui rend l’autorité aveugle, incapable de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Et partant, qui lui ôte ce qui lui reste de légitimité. Alors, gare : “Quand les peuples cessent d’estimer…” Mais cette croissance folle de ce que les sociologues nomment le “contrôle social”, et qui n’est pas l’apanage d’un régime de droite, si je peux me permettre ce (léger) bémol au commentaire du camarade Angoustrine (salutations au passage), est-ce qu’elle n’est pas dûe, aussi, à nous-mêmes, en tant qu’individus et citoyens, “pressant” le pouvoir en place de toujours plus “encadrer” nos activités, pour toujours plus de SECURITE ? Je crois qu’une des clés de cet asservissement mou, c’est en nous qu’elle se trouve. Aimons-nous toujours la LIBERTE ? L’aimons-nous autant que nos pères l’ont aimée ?
angoustrine dit :
et bien, j’applaudis de mes quatre sabots,cactus, sans t’embrasser, tu piques ( comme Patrick, ouaf!)
alain guillaume dit :
“Aimons-nous toujours la LIBERTE ? L’aimons-nous autant que nos pères l’ont aimée ?”…hum,l’ont-ils aimée autant que ça?
cactus dit :
A AlainGuillaume : difficile de connaître les mentalités des siècles passés ; c’est une affaire de spécialiste, et je ne le suis pas. Mais j’ai le sentiment, le pressentiment, que pour ceux d’il y a 2, 3 ou 4 siècles, une fois traitées (plus ou moins bien…) les questions de survie, l’aspiration ppale face à l’autorité du lieu et du moment devait être : “Foutez-moi la paix ! Que je vous voie le moins possible !…” Alors qu’en notre “modernité”, nous ne sommes pas à une contradiction près et bramons sans cesse à nos élites politiques et administratives : “Encore M’sieur le Ministre ! Encore M’sieur le Juge ! Encore M’sieur le Bureaucrate ! Organisez ma vie, encadrez-là ! Accordez-moi la sécurité absolue, et contre mon gré s’il le faut ! Préservez-moi de moi-même ! SOYEZ PRESENTS TOUT LE TEMPS, DE MA NAISSANCE A MA MORT !”
Patrick PIKE dit :
C’est effectivement un état d’esprit bien souvent rencontré. Même les “aventuriers” ne partent pas sans une cargaison de GPS, téléphone satellite, et autres engins de repérage.
René Caillé (pour l’évoquer, car c’est un nom qui me vient à l’esprit; mais il y en eut tant d’autres -Moitessier par ex.) est parti seul et sans rien découvrir Tombouctou où il risquait la mort.
Entre le rien et le trop, il y a peut-être un moyen terme.