Je n’ai pas commenté le drame de ces soldats tués en Afghanistan, hormis un court billet où je disais que les honneurs rendus étaient justifiés, m’abstenant de toute réflexion autre qui m’apparaissaient indécentes.
Les propos tenus ici ou là, comme d’habitude, ont jailli comme d’un geyser éclaboussant la presse, mais aussi ces soldats, ces hommes jeunes pour la plupart qui avaient décidé d’engager leur vie au service des autres. Et non dans une arme d’opérette, mais dans celle prestigieuse et périlleuse du 8 è RPIMa. En franchissant les grilles de la caserne, ces jeunes hommes savaient ce qu’ils faisaient à moins de penser qu’ils n’avaient pas leur raison, et c’est en cela que les réflexions que j’ai pu lire m’amène à dire que leurs auteurs rabaissent leur courage et salissent leur mémoire.
Le discours n’est pas d’être pro ou anti-miltariste; c’est un autre débat qui n’a pas lieu d’exister sur le sujet de leur mort. Seul désormais la réalité subsiste, il y a en France, et comme dans la plupart des pays du monde, une armée, et une armée n’est pas faite uniquement pour parader, mais aussi et surtout pour se battre, défendre un territoire, le nôtre ou celui de ceux qui lui font appel. Que cela plaise ou non, un homme qui porte les armes peut tuer ou être tué. Et ces soldats étaient des hommes aguerris, qu’on le veuille ou non, malgré leur âge, malgré leur jeunesse, entraînés, préparés à tuer ou à être tué. C’est cela la réalité d’aujourd’hui, à moins de vouloir supprimer, dissoudre tous les bataillons, les escadres ou les escadrons de France. Il faudrait dès lors arrêter cette hypocrisie et les cris d’effraie des planqués de service dès qu’un soldat se fait tuer. L’armée existe, soit, acceptons-en également la rigueur.
Et lorsque j’entends un père dire, “il faut que le gouvernement arrête d’envoyer des enfants se faire tuer”, je crois qu’il s’exprime sous l’emprise de la colère et de la souffrance, légitimes, compréhensibles et -ô combien!- partagées, mais qu’il est loin de faire honneur à son fils, qui avait choisi ce métier, qui s’y était préparé en toute connaissance, en toute acceptation des risques inhérents. Ce n’est pas parce qu’on exprime la crainte qu’on n’affronte pas le danger, bien au contraire, et je pense qu’un enfant, devenu homme, n’accepterait pas qu’un père parlât de lui en ces termes.
Entendons-nous bien, en rien je ne conteste la nécessité de connaître les circonstances de ce drame. L’heure n’est pas au silence et au voile posé sur des cercueils afin d’étouffer la vérité. Celle-ci doit être recherchée, divulguée, connue, dite sans dissimulation ou calomnie afin qu’elle serve à préserver d’autres vies, si tant est qu’il se peut sur un terrain d’opérations aux risques quotidiens. Mais de grâce cessons d’être pusillanimes, bavards comme des commères de village, sensés comme des rodomonts de basse-cour, ayons un peu plus de fierté, de sens de l’honneur. Dans cette société que d’aucuns souhaiteraient lisses comme un ventre d’obèse, ou rien n’est admis risquant de rompre la monotonie de l’existence, où les bulletins météorologiques deviennent la seule vision d’avenir, où le moindre faux pas devient source de loi, où l’on érige en principe la prévoyance croyant s’émanciper du danger, où la peur devient le moteur du comportement, comment peut-on comprendre, en effet, que la mort aussi fait partie de la vie.
Je ne commenterai pas la mort de dix soldats tués lors d’une embuscade en Afghanistan, l’heure est au recueillement et à la main tendue vers les familles de ces enfants. Je dirai seulement que les honneurs qui leur sont rendus sont mérités, et que la France n’a pas à rougir de ses troupes en terre étrangère. Si elles s’y trouvent c’est aussi pour défendre une certaine conception de la liberté et non, comme de multiples commentateurs égrenant leurs litanies ineptes veulent nous le faire croire, imposer un colonialisme suranné.
Nous qui avons lutté des décennies pour que s’installe enfin une démocratie, imparfaite sans doute et dont certains aspects sont critiquables -mais qui peut dire aujourd’hui qu’il n’a pas sa liberté d’expression ou de pensée à commencer par ceux qui clament le contraire?- nous devrions accepter qu’à l’appel de ceux qui vivent sous l’oppression, nous répondions par notre présence. Les farauds prêts à s’enflammer pour le Tibet sont les premiers à contester l’envoi de soldats sous des contrées où l’asservissement est pire. L’apparence bonasse du dalaï lama y est pour beaucoup et sans lui dénier le droit de se battre pour ce qu’il pense être sa vérité, reconnaître aussi ses capacités de représentant de commerce, la situation au Tibet n’a rien de comparable à ce qu’ont vécu les opprimés afghans -sauf peut-être à penser que sous son règne la majorité de son peuple vivait en esclavage.
Nos soldats sont morts pour que soient respectés les droits fondamentaux d’hommes et de femmes victimes de la tyrannie et de la barbarie de religieux moyenâgeux.
"Une maniere de gent sont
qui d'estre loial samblant font
et de si bien conseil celer
qu'il se covient en eus fier;"
La Chastelaine de Vergi (XIII e siècle)