Il y a quelques lustres déjà je roulais en Dauphine. Ce fut ma seule idylle avec l’ex star de Boulogne-Billancourt. L’histoire d’amour dura presque trois ans, jusqu’au jour où la belle, transie de froid lors d’un hiver rigoureux, se fissura le bloc sous le capot arrière. Je l’abandonnai lâchement le long d’un trottoir pour m’en aller courtiser de multiples autres culasses.
Jamais je ne suis revenu vers la marque au losange. A vrai dire rien ne m’a véritablement titillé l’arbre à cames en contemplant ses châssis aussi stylés qu’une plaquette de beurre posée sur une planche à roulettes. Parfois le logo, aplati sur une base, semblait remplacer la plaquette. Quant aux derniers modèles, de vraies sculptures gothiques dont on aurait tronçonné les flèches.
Le divorce entre nous est donc en attente de jugement. Aux dires de certains, il me faudra attendre trois ans; juste le temps nécessaire à l’apparition du nouveau bébé dont quelques photos -numériques et non sur négatif- ont été déjà prises et livrées aux fantasmes des “Fangio” du dimanche (Fangio, parce que je trouve l’allure de nos Renault en concordance avec l’époque du coureur argentin décédé en 1995). Le papa s’en est offusqué et a déposé plainte. La justice, étant une autre belle mécanique, s’est mise en route sans patiner, mais faisant fi de toute limitation a terminé sa course dans les bureaux d’une rédaction, percutant au passage un des journalistes d’Auto-Plus pour l’envoyer se faire soigner aux petits oignons par des spécialistes du gonflage.
Tout cela ne me dit rien qui vaille, et vous a un relent de vieille cuisine inquisitoriale qui laisse présager des jours sombres pour la liberté de la presse. Car une fois encore on s’acharne sur un homme qui fait son travail pour le contraindre à dénoncer son informateur, au prétexte d’un contexte concurrentiel qui ne peut permettre la moindre faille. Mais cette faille, si tant est qu’elle existe, n’est que le fait de Renault qui n’a pas su la colmater. Pas du journaliste. Pas du magazine. Le juge qui décide une telle perquisition, un an après les faits soit dit en passant, fait preuve d’un zèle de dominicain et d’un dynamisme de bulldozer. La justice française ne sait-elle plus manoeuvrer désormais qu’avec la délicatesse d’un rouleau compresseur ou la distinction d’un affamé fouillant les poubelles?
Quant à Renault -qui, entre parenthèses, n’hésite pas à délocaliser en Roumanie ses productions, comme la Logan, ce fleuron d’esthétisme, construite par sa filiale Dacia dont les ouvriers en grève pour une augmentation de 30 euros se voient à leur tour menacer de délocalisation- quant à Renault, dis-je, que croit-il risquer en laissant dévoiler la carrosserie de son prochain chef-d’oeuvre? Qu’un autre constructeur ayant le sens du comique la copie? Au mieux se servira-t-il des photos comme exemple à ne pas suivre.
Jusqu’à ce jour c’était un jeu entre journalistes, constructeurs et lecteurs, et chacun y trouvait son compte. Le scoop pour les uns, l’annonce d’une pérennité pour les autres, le rêve pour les derniers. Aujourd’hui grâce à Renault c’est un cauchemar pour tous.
Décidément je n’attendrai pas trois ans, ce soir je prononce définitivement mon divorce d’avec la marque au losange. Je n’espère plus rien d’elle.
"Une maniere de gent sont
qui d'estre loial samblant font
et de si bien conseil celer
qu'il se covient en eus fier;"
La Chastelaine de Vergi (XIII e siècle)