Pike | Que faites-vous de votre jeunesse?
Toutes les époques ont, pour ceux qui les vécurent à vingt ans, le goût amer de la nostalgie, mais aussi la beauté, la félicité, la certitude d’un bonheur disparu. C’est l’époque de notre jeunesse, et peut-être y a-t-il plus, dans le souvenir qui nous taraude, ce regret infini du temps passé qu’une véritable comparaison entre ce qui fut et ce qui est. Ce que vivent aujourd’hui ceux dont les printemps ont peu de multiples, sera demain, sans doute pour la majorité d’entre eux, l’époque la plus merveilleuse de leur existence.
Et pourtant, il en est certaines qui vont au-delà de ce plaisir goûté par la frange des quelques rares qui les auront vécues. Elles révèlent en chacun un diaporama d’insouciance, de joie, de conquête, de liberté, une palette à la richesse incomparable, un panorama s’ouvrant sur un futur sans limites, un chant d’espoir dont l’écho se répercute de génération en génération.
Je songeais à cela, ce tantôt, en conduisant, tandis que la radio diffusait une chanson de Pierre Bachelet. Je n’ai jamais eu, à vrai dire, d’enthousiasme particulier pour ses chansons. Aucun disque d’ailleurs ne dort parmi ceux que j’écoutais autrefois. Après tout, sa voix n’était pas quelconque, ses textes étaient sensés et sa musique celle d’un compositeur, mais, allez savoir pourquoi, je l’ai toujours considéré comme de second plan. Il existe cependant des moments d’écoute où une certaine osmose s’opère entre ce que l’on entend et ce que l’on pense, les paroles de sa chanson, 20 ans, sans être d’une poésie intemporelle, me rappelèrent quelques unes de ces années fastueuses.
Il suffit sans doute d’entendre prononcer les mots vingt ans pour que le passé resurgisse, mais plus que cela, ces mots me conduisirent vers d’autres époques de liberté, d’insouciance, de frénésie de vivre, d’émancipation propulsant toutes les couches de la société, y compris celles dont la vie était âpre et difficile mais dont les luttes permirent d’acquérir un début de sérénité, vers une quête de bonheur et de joie d’exister. Chacune de ces périodes, d’ailleurs, fut propice à un épanouissement des arts et des sciences. Ces années sont rares au cours d’un siècle, et le nôtre qui débute ne connaît pas la gaieté qui prévalut lors de la Belle Epoque, cette rupture totale d’avec le siècle précédent, où l’aisance, la naissance des premiers partis politiques socialistes et la démocratisation de la culture émergèrent dans le maelström des empires qui allaient s’effondrer bientôt. A croire que l’alternance est la règle, puisque ces temps de jouissance, à chaque fois, virent le jour après des temps de noirceur. Ainsi les Années Folles, cette dizaine d’années d’entre deux guerres, comme si l’on voulait se laver de la boue des tranchées dans la légèreté, la vitesse, l’élégance, l’insouciance mais aussi l’émancipation féminine avant que n’explose le tumulte mondial suivit quelques décennies plus tard de cet âge d’or que furent les années soixante. Après Woodstock, plus rien ne fut comme avant. Nous connaissions la liberté, nous n’en savons désormais que l’apparence. Nous connaissions l’espérance, nous n’en n’avons qu’un reflet. Nous connaissions l’aisance simple, nous n’en subissons que les affres. Nous savourions le temps qui passe, nous chaussons chaque matin des bottes de sept lieues. Nous étions sans contraintes, nous bâtissons des prisons. Libres de corps et d’esprit, nous ne savons que nous replier sur nos pâles misères.
Je n’aimerais pas avoir vingt ans ce soir. Peut-être demain; sûrement demain.
