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Un BLOG Internaute
du Journal SUD OUEST

Les notes de Patrick PIKE
Un petit soleil aura toujours plus d’attrait qu’un gros satellite!

Pike | Un séjour à l’hôpital. 1 ere journée.

Pour quelle raison, quelle pathologie, se trouvait donc ce grand échalas, déambulant sa potence à perfusions,  dans cette chambre d’hôpital? Je ne lui ai pas demandé, et la surveillante à qui j’en parlai —mais pour une toute autre raison que je retracerai un peu plus tard— évoqua le secret médical, que je ne contestai en rien, n’ayant nullement abordé le sujet.
Lorsque mardi de la semaine passée, se plaignant de troubles digestifs, de nausées, de douleurs abdominales, mon ami dut quitter sa chambre pour aller séjourner quelques temps dans un lieu plus adéquat aux examens que celui où il vit désormais, l’infirmier me téléphona pour que je le raisonne. Il refusait l’hospitalisation malgré la prescription. Abandonnant mon activité, sans grand intérêt d’ailleurs, et plutôt que lui téléphoner, j’accourrai au secours du virtuose de la seringue et convainquis le récalcitrant a plus de coopération. En réalité il craignait ce départ en solitaire, le goût de l’aventure abandonnant l’esprit de toute chair blessée.
Après une nuit dans un box des urgences, où j’attendrais encore si je m’étais contenté de patienter qu’on m’informasse de son état, ayant pu le rejoindre enfin sur le tard pour acquiescer en riant à sa certitude que tout avait une fin, même sa vie, il fut conduit dans le service de gastro où je le joignis par téléphone le lendemain, dès potron-minet, ou peu s’en faut.
“Es-tu dans une chambre seul? lui demandai-je, pour savoir si le vœu du mourant qu’il était la veille avait eu son exhaussement.
A ses paroles incertaines, je compris que, bien que l’agonie étant proche, il respirait dans sa solitude. Aussi restai-je incrédule, cette après-midi là, quand planté devant la porte de sa chambre, je découvris, avant d’y pénétrer, deux noms sous deux numéros. Mais mon doute fut à son acmé à la vue de deux immenses gaillards, dont le plus imposant avait sur son chef une casquette Bigeard, suivi d’un troisième de taille raisonnable, puisqu’inférieure à la mienne, qui s’apprêtaient à sortir lorsque j’entrai. Leur sourire édenté répondit à mon bonjour courtois, tandis que j’apercevais, au fond de la chambre, un bras orchestrant des “ah! ah! ah!” m’incitant à une écoute plus rapprochée. La vue éphémère des trois compères, l’exiguïté de la pièce, la chaleur et l’odeur y régnant me transportèrent à Cayenne l’espace d’un instant; mais le décor, tout de bleu et blanc, contredisait cette vague impression de bagne; l’appareillage fixé aux murs m’affirmait qu’il s’agissait bien d’un hôpital.
“Je croyais, dis-je, que tu étais en chambre seul.”
Le mort ressuscita, et il eût été de bon ton que je lui disse “lève-toi et marche!”, il se serait exécuté. Je n’ai pas eu loisir d’y songer tant son flot de paroles m’intimait de rencontrer médecins ou infirmières pour l’extraire de ce repaire de brigands dont on avait fait, en fin de matinée, le nid douillet du début où il planifiait son enterrement.
“Si c’étaient des gangsters, lui affirmai-je, il y aurait un flic devant la porte et ils ne sortiraient pas pour fumer”. Il ne voulut y consentir, et m’apostropha de plus belle, doutant de la sérénité de mon jugement, convaincu qu’ils allaient le trucider la nuit prochaine. C’est vrai que leurs mines n’engageaient pas au dialogue, mais puisqu’il avait eu, hier, la certitude de ne pas sortir vivant d’ici, je ne voyais pas ce qui pouvait le contrarier dans l’accomplissement plus rapide de cette obsession. Tout allait pour le mieux, de l’extrémité de son bras valide, il pointa l’index sur sa tempe, leva les yeux vers le plafond —le ciel n’étant pas encore disponible—  et plongea dans un mutisme sombre.
La surveillante m’expliqua que le service était plein, qu’aucune chambre seule n’était disponible, que la seule où on pouvait le placer abritait, à ce que je compris, un mourant et qu’il fallait bien accueillir, dans un service public, tout le monde. J’hésitai à choisir le mourant, entre collègues souriais-je intérieurement et outrageusement, et invoquai l’odeur, ce dont elle convint me promettant qu’une toilette serait effectuée, mais qu’elle ne pouvait m’informer de l’état de ce malade, ce que je ne lui demandais pas, en raison du secret médical et qu’il était donc du devoir de l’hôpital de recevoir aussi les gens vivant dans la rue. C’était si évident pour moi que je n’acquiesçai même pas, ce qu’elle interpréta peut-être pour une espèce de dédain de ma part. Peu m’importait, il me fallait raisonner encore une fois le rescapé de l’Hadès que je retrouvai blotti sous ses couvertures, à peine visible, nez masqué, immobile, alors que les compères, de retour, gesticulaient et riaient autour du lit voisin, et dégageant toujours cette odeur qu’il ne voulut pas que j’atténue en ouvrant la baie. Alternant du chaud au froid, il s’énervait, repoussant ou tirant ses draps, tournant sa tête d’un geste brusque vers eux, comme pour les surprendre en flagrant délit de préparation de l’holocauste, avant de revenir vers moi pour me fusiller du regard. Le calme revint quand les amis de l’échalas, le petit et la casquette de para, s’éclipsèrent vers le soir, toujours édentés, nous souriant pour nous quitter, ce que mon ami interpréta comme le rictus avant le forfait. L’échalas alluma la télé, positionna sa potence, s’allongea et suivit un feuilleton que ne voulut pas regarder mon ami, des scènes le rendant larmoyant. Décidément il déprimait, et l’odeur subsistait. Une odeur pesante, désagréable, de détritus, ou pire, ayant macéré longuement et lentement dans l’alambic de la misère, s’insinuant par la moindre béance de nos pores, exacerbant nos nerfs dont nous prîmes conscience que la vaillance olfactive ne les avait pas abandonnés, une odeur qui s’exhalait des chaussettes que remuaient parfois les pieds de l’échalas, posés sur le rebord du lit, en hauteur pour une diffusion parfaite et homogène, et un confort tranquille.
La berceuse noire qu’il ressassait dura jusqu’à l’entrée d’un rayon de soleil qui caressa son humeur et le fit fondre de tendresse. Le soleil parlait et sa voix était aussi douce que le miel. Il l’avait fait venir quatre fois avant que je ne vinsse. Quatre fois elle lui avait dit qu’il n’y avait pas d’autre place que le lit qu’il occupait. Quatre fois il avait acquiescé sans rien dire. Quatre fois il l’avait laissée repartir avant qu’il ne sonnât encore sans que je ne m’en aperçusse. Et lorsqu’elle lui demanda si c’était la compagnie du monsieur d’à côté qui le gênait, il répondit, se tournant vers lui “Oh! non! non, pas du tout!”
“Faux cul!” lui susurrai-je. A son geste je compris qu’il entamait un processus diplomatique pour amadouer l’adversaire, qui n’entendit rien, le sparadrap de la télé l’isolant du monde extérieur.
La sérénité, seulement troublée par cette fragrance faisandée, ne dura guère. L’irruption intempestive d’une aide-soignante brisa cette espèce de nonchalance dans laquelle nous dépérissions, embaumés avant même que les cadavres suassent leurs sérosités fétides, émanant les remugles de la décomposition.
“Vous allez prendre une douche, précisa-t-elle au téléphage; vous vous rasez aussi, ou vous le ferez demain? Je vous apporte un rasoir ce soir?”
A cette question mon ami, brusquement, dressa la tête, me regardant. Lorsque l’autre répondit oui, il la laissa retomber, las et désespéré, passant la main sur sa gorge.
Il m’en voulut de rire, réfutant la thèse selon laquelle il est peu probable d’accomplir un crime avec un rasoir jetable.
Lorsque je le quittai, était-il vraiment persuadé que ses heures fussent comptées? Il me demanda pourtant de l’appeler demain, en dépit de toute vraisemblance.

17 décembre 2008 - 4 commentaires
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Pike | L’été aussi ils succombent.

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Bruegel le Vieux, “les Mendiants” 1568 - Musée du Louvre.

Comme tous les hivers chacun y va de sa rengaine, de son appel, de sa colère et enfin de sa sollicitude envers ceux dont le froid mord, meurtrit l’âme et la chair. Cet élan de solidarité est nécessaire et loin de moi la vanité de m’en gausser, de le mépriser ou surtout d’ironiser sur cette brusque prise de conscience émergeant avec le givre lorsqu’on fait le macabre décompte des morts, unique et dérisoire instant de leur vie où ces hommes et ces femmes supplantent, à la une des journaux, les frasques des pantins habituels. Tout concourt en cette période pour éviter que l’hécatombe ne soit plus terrible encore; la froidure et son cortège de légendes, la nuit si longue et ses craintes incontrôlées, la résurgence de nos peurs animales issues du fond des âges, la hantise de connaître à nouveau un univers sans feu, nos angoisses se dévoilant soudain devant le miroir de la pauvreté, tout nous incite à faire œuvre de charité pour ménager notre conscience et lui rendre cet apaisement que la douceur de l’été lui apporte.

Mais on oublie que les pauvres meurent aussi aux beaux jours, et plus encore qu’en ces temps de givrures insculpant leurs stigmates dans les chairs offertes. On meurt plus, beaucoup plus dans la douceur d’une nuit d’été, car si peu, dès lors, se préoccupe de savoir si la soif et la faim les assaillent.

  

UNE FILLE AUX PIEDS NUS.

C’était un jour d’été
de soleil sur la ville
de passants qui défilent
pour parfois s’arrêter
devant une vitrine
où s’étale au regard
un luxe de hasard
que le désir butine
sur le trottoir pleurait
les pieds nus une fille
près d’elle des guenilles
sous son chien qui dormait.

C’était un jour d’été
à ouvrir sa chemise
la fille était assise
le regard hébété
comme on fait sa prière
pour demander pardon
tandis que les garçons
faisaient valser les bières
aux tables des bistrots
quand la joie se prélasse
alors que crève en face
un cœur qui rêvait trop.

C’était un jour d’été
à chanter dans la rue
quand sa main s’est tendue
quelques cercles bleutés
comme trace de cendre
sur son bras de satin
exhibaient son destin
qui pouvait la comprendre?
le passant ne sait plus
en ces temps de détresse
qu’applaudir les promesses
pour bannir les exclus.

C’était un jour d’été
de malheur à pourfendre
et d’amour à revendre
tel un mont-de-piété
qui ouvrirait ses portes
pour offrir aux damnés
tout ce qu’il peut donner
mais dédaigne qu’importe
là-bas sur le trottoir
les larmes d’une fille
couchée près des aiguilles
bavant leur désespoir.
Ⓒp.p.
1 décembre 2008 - Aucun commentaire
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