Le grand jour
Demain est un grand jour pour lui. Par trois fois il m’a téléphoné, me demandant, de ses mots difficiles à saisir, de ses phrases courtes et souvent incohérentes, incompréhensibles, si j’avais bien prévu tel système d’attache, tel objet ou encore l’heure de ma venue. Demain est un grand jour pour mon vieil ami, hémiplégique depuis quatre longues années, prisonnier de son handicap qui ne lui permet que quelques sorties alentour de l’établissement où il demeure. Demain sera un grand jour pour lui, je l’emmène respirer l’air de la campagne.
Tout a commencé par une après-midi de printemps. Nous étions en bord de côte, juste derrière la résidence, lui dans son fauteuil, moi sur un banc, à contempler l’Océan tout en bavardant.
“Ce qu’il te faudrait, lui dis-je, c’est un véhicule pour transporter ton fauteuil électrique; mais compte pas sur moi pour en faire l’achat, c’est hors de prix.”
Il grommela quelques mots que j’eus peine à saisir.
“On pourrait, ajoutai-je en plaisantant, l’attacher derrière la voiture; ce serait amusant. A la limite, tu restes dessus, pour les virages.”
Il resta pensif quelques instants, puis articula, avec la précision qui parfois me surprend quand il fait l’effort gigantesque pour lui d’émettre le terme exact sur l’image que sa pensée génère, “ou sur une remorque!”
Que n’y avais-je songé plus tôt! La solution était enfantine, accessible, réalisable. Sauf qu’aucune de mes voitures n’est équipée d’un attelage.
L’idée a fait sa petite balade, en musardant. Il fallait sans doute qu’elle fît halte enfin, pour se rafraîchir à la source. Il y a quelques jours, il m’a téléphoné m’annonçant qu’il partait en vacances. “Hein? mais où?” “Chez toi, ou ma belle-mère, douze jours!” Il est malade, pensais-je. Comment recevoir un handicapé dans une maison où rien n’est accessible, pas même les toilettes, trop exiguës, ou la salle de bain sans douche? Il n’allait pas resté douze jours sans se laver par impossibilité de grimper dans une baignoire! Sans aborder le reste!
L’ayant convaincu de l’hypothétique faisabilité de son projet estival -dans ces conditions inconfortables- je lui proposai une journée à la maison; voire deux; à renouveler. D’accord, mais encore fallait-il que j’agisse, et rapidement. C’est toujours dans l’urgence que se réalisent les projets ambitieux. Du moins pour ce qui me concerne. Tout est donc paré ce soir pour tenir ma promesse. Attelage, remorque, rampes de montée, tendeurs, câbles mais aussi eau fraîche pour calmer la fièvre qui va m’envahir lorsque je ferai avancer son lourd véhicule sur les étroites rampes d’acier.
Si demain vous croisez sur votre chemin l’étrange équipage d’un individu, barbu et chapeauté, gesticulant d’un bras dans le vent de la vitesse, assis sur un fauteuil électrique perché sur la plate-forme d’une remorque à l’arrière d’un véhicule, comprenez que je n’aurai su faire grimper l’engin, que l’individu barbu l’aura fait mieux que moi, connaissant à la perfection son maniement, mais qu’ensuite, n’ayant pu l’en faire descendre, malgré ses injonctions, je décidai de partir ainsi.
Ce n’est quand même pas une machine, même électrique, qui va lui gâcher son grand jour!

Une petite fille nous appelle à son secours