J’ai appris l’information de manière subreptice. Seraient supprimés des milliers d’emplois, à terme le rail roulant, tel un TGV, vers une privatisation.
Tout a commencé par un voyage que je viens d’effectuer et dont je reparlerai ultérieurement. J’avais réservé mes places via le site internet de l’araignée ferroviaire. Mais comme je préfère l’homme à la machine, j’ai retiré mon billet “aller” le matin du départ, hier précisément. Une longue file m’attendait devant le seul guichet ouvert de la gare de Saintes, où un stagiaire, sous l’oeil vigilant d’un maître de stage, s’engluait vraisemblablement dans la toile des horaires de la dite araignée. Le distributeur automatique des billets, vers qui de toutes manières je ne serais pas allé, ne fonctionnait pas et m’expliquait la raison de l’engorgement du seul guichet. Parfois le contrôleur du stagiaire levait vers nous un regard impavide, et malgré nos mimiques impatientes, voyant l’heure au cadran de l’horloge inexorablement tourner, nous rapprochant du départ, ne nous réconfortait d’aucun geste bienveillant. C’est ainsi que je pus lire tout à loisir la petite affichette collée à côté du guichet, demandant aux témoins d’une agression qui avait eut lieu la veille à l’encontre d’un agent, de se faire connaître. Vue la vitesse, inversement proportionnelle à celle des aiguilles de l’horloge, à laquelle ils distribuaient le sésame, plus rien ne me surprenait connaissant le caractère irascible de certains impatients; d’autant que la petite grand-mère qui mobilisait l’attention des guichetiers philosophes émules du stoïcisme, venait de remplir le chèque qu’elle n’aurait pas dû remplir et ne parvenait pas à glisser la première pièce d’identité sous la vitre du passe-papiers qui allait et venait sans succès, alors que déjà on lui en réclamait une seconde. L’impatience du groupe était à son paroxysme lorsque nous entendîmes, à notre gauche, le rideau métallique commencer à grincer, s’ouvrant enfin vers d’autres guichets. Nous nous engouffrâmes comme un seul homme sous la herse moderne pour nous disperser vers les lumières vertes s’allumant soudainement. Bien nous en avait pris, car le plus impatient du groupe gesticulait désormais en vociférant devant le guichet du stagiaire: sa réservation avait disparu et ne se préoccupait plus de savoir si d’autres attendaient derrière lui.
Enfin nous partîmes. Les ors de la République nous attendaient, mais je vous en reparlerai.
Cette après-midi, dans la fourmilière du rail coincée entre le terminal E et le terminal F de Roissy Charles-de-Gaulle, j’allais récupérer mon carton “retour” sans souci au comptoir de vente des billets “grandes lignes”, où une superbe jeune femme noire n’attendait que moi, tandis que s’agglutinaient les coléoptères voyageurs sur le métal tue-mouches des bornes bleues automatiques. J’avais réservé pour le retour mes places en première classe, et lorsqu’après m’avoir expliqué, avec ce brin charmeur de musique des îles qui s’égrenait de ses lèvres, que la voie serait affichée vingt minutes avant le départ et qu’il me fallait composter mon billet, je pris celui-ci, la remerciant de mon plus beau sourire, sans m’apercevoir que le dernier tronçon de mon voyage s’effectuait en seconde classe.
Lorsque je m’en rendis compte nous étions installés, mon épouse et moi, dans les sièges confortables du petit TER nous conduisant d’Angoulème à Saintes. Il n’était pas question que je changeasse de place et j’attendais le contrôleur l’arme entre les lèvres, prêt à livrer une nouvelle bataille du rail. J’avais réservé de Roissy à Saintes en première et j’avais bien l’intention de terminer ainsi le trajet.
Nous étions trois dans le compartiment. Je devrais dire quatre avec, de la passagère partageant le wagon, le caniche blanc qui se prélassait allongé sur la tablette face au siège, le museau vers la vitre, regardant défiler le paysage. L’homme à la casquette étoilée comme un général survint. Bavard, il parlait déjà en pénétrant dans le lieu moquetté, rompant notre quiétude que berçait le bruit sec et répétitif des roues passant sur les jonctions régulières des rails. Il poinçonna le billet du caniche expliquant à sa maîtresse que bientôt le carton allait disparaître, remplacé par un objet, ne sachant pas à quoi il ressemblerait, qu’elle devrait introduire dans une machine dont il nous montra ostensiblement le modèle qu’il détenait déjà, semblable à un boîtier de paiement pour cartes bleues.
Loquace, il poursuivit sa démonstration. “Vous le mettrez là-dedans, il y aura tout d’enregistré, votre place, votre destination, votre nom, enfin tout. Plus de billet. Je sais même pas si nous, ils vont nous garder. On s’attend à des milliers de suppressions de poste. Des milliers! Et c’est dans pas longtemps! De toutes façons vous verrez, ils vont nous privatiser. Ils disent que le chômage baisse, mais ils licencient partout. Je me demande où ils trouvent les chiffres!”
Tout en parlant il poinçonna mon billet, le regarda deux fois, nous laissa bon prince, le caniche sur sa tablette et nous à nos places, puis disparut en maugréant. “Des milliers, j’vous dis. On s’ra des milliers!”
J’avais envie de lui réclamer d’autres précisions, mais n’en ai eu le loisir, il partait ailleurs diffuser son message, ce message de souffrance face à l’inexorable, l’inexorable des métiers qui disparaissent. Il partait prêcher dans le désert, tout comme un jour nous parlerons semblablement aux machines sans âme.
"Une maniere de gent sont
qui d'estre loial samblant font
et de si bien conseil celer
qu'il se covient en eus fier;"
La Chastelaine de Vergi (XIII e siècle)