Ce soir je suis bougon. Je l’écris pourtant, alors que Littré nous dit qu’il ne peut s’employer que dans le style le plus négligé. Grondeur et radoteur, mot tout à fait populaire selon lui. Bref, et quoi qu’il en soit, je bougonne. N’allez pas croire que je fus un spectateur de la série qui débuta hier soir sur la 6, il y a longtemps que je ne regarde plus cette sorte d’aquarium où gesticulent quelques têtards s’imaginant rejetons de Poséidon. Je suis bougon, sans être non plus descendant des très illustres familles du même nom assignant au tribunal les réalisateurs de la dite série. Ridicule pour ridicule, on se demande de qui des deux l’est le plus. D’ailleurs on assigne aujourd’hui pour tout et pour rien, comme ce brave homme sans doute qui bougonnait également après avoir été débouté du procès intenté contre une pauvre femme qui aurait été vue, derrière son bar, fumant. La loi c’est la loi, vociférait-il au nom de son association, sur une radio nationale, se promettant de poursuivre sa guerre saine. Je suis bougon, allez savoir pourquoi! Le temps, peut-être, gris et maussade. “Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l’horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;” En récitant ces vers, dans le courant de la journée, tout en m’acheminant vers les pompes au volant de mon véhicule, je partageais son spleen et comprenais Baudelaire. Non pas que le coût du carburant, comme le dit si bien mon âne préféré, si loin de la poésie mais si prosaïquement attentatoire au bon sens et à la logique, m’exaspérait, mais bien plutôt le fait de circuler alors que j’avais prévu une après-midi de bricolage à poser une étagère indispensable à la décence de mon garage. Ce salutaire coup d’oeil dans le rétroviseur de mon emploi du temps me fait prendre conscience que j’étais déjà bougon ce tantôt, ce qui me rassure en quelque sorte, ne l’étant pas devenu en lisant que la Marseillaise avait été sifflée lors du match de foot de ce soir. Ce qui, soit dit en passant, ne me réconcilie nullement avec les manchots et leurs admirateurs. La stupidité, une fois de plus, a gagné. En fait, si je suis bougon, la faute en est à une jeune juge -charmante au demeurant, comme vous le savez si vous suivez mes péroraisons- qui m’envoya une lettre recommandée -je hais les lettres recommandées- m’informant de mon statut de curateur. La justice suivant son cours, j’attendais cette missive depuis une semaine. Parvenue ce matin, il me fallait bousculer mes prévisions, remettre à demain ce que j’avais prévu pour le jour-même. Rencontres, démarches, je ne suis rentré que pour dîner. Sur la table, avant le dessert, il y avait un fromage dont je lus l’étiquette: “Le Bougon”, fromage de chèvre des Deux-Sèvres! Bon prince, je l’entamais, sans bougonner. La vie n’est qu’un fromage. Un dernier mot encore, bougonner, selon Littré que je vous recommande, bien meilleur que Le Robert avec ses nouvelles orthographes -mais nous en reparlerons, viendrait du vieux français boujoneur et bougonneur, celui qui était chargé d’inspecter les draps et de faire observer des règlements. C’est tout moi, ça! D’ailleurs je vais de ce pas inspecter mes draps, la nuit s’avançant sans que j’y prenne garde, pour bougonner sur mon oreiller.
"Une maniere de gent sont
qui d'estre loial samblant font
et de si bien conseil celer
qu'il se covient en eus fier;"
La Chastelaine de Vergi (XIII e siècle)