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du Journal SUD OUEST

Les notes de Patrick PIKE
Un petit soleil aura toujours plus d’attrait qu’un gros satellite!

Cochon chagrin.

612px-piggy_bank_china.JPGC’est en parcourant les pages des sites que j’affectionne, alors que l’actualité décidément ce soir ne parvenait pas à me captiver, entre la tornade du Nord, le crime d’un fou s’acharnant sur un enfant, la mort de Soljenitsyne ou encore la demande de remise en liberté de Marina Petrella, que j’ai visionné sur celui de DEB un petit film consacré à un cochon que mène en laisse sa propriétaire. Tout de charme et d’humour, cette historiette nous entraîne vers la douceur villageoise, loin de la frénésie qui souvent nous lasse et nous abassourdit.

Les souvenirs alors ont remonté le temps. C’était au tout début des années cinquante, quand subsistaient encore les tickets de rationnement, que les voitures étaient rares, qu’on buvait l’eau du puits et qu’une faible ampoule éclairait les soirs d’hiver. Mon père, après son retour de captivité, s’était installé dans l’une des petites fermes sans métayer que mes grands-parents maternels possédaient. Il ne fut jamais dans son dessein de l’exploiter; d’ailleurs, outre qu’il n’avait aucune compétence agricole, il partait chaque matin, sur une moto pétaradante, travailler à l’usine électrique voisine, avant qu’elle ne devint, comme tant d’autres, osselet de l’échine étatique d’Electricité de France.

Le dimanche il m’emmenait dans une vieille Celta 4, automobile plafonnant sans doute à trente kilomètres heure puisqu’un jour, en roulant, j’en suis tombé, enfant turbulent que j’étais, sans que je me fisse le moindre mal. Mais c’est une autre histoire. Celle que je voudrais vous conter se rapporte à mon ami Bidault.

Puisque nous habitions une ferme, que ma mère ne travaillait pas, tout au moins essayait de contenir la joie de vivre exubérante de mon jeune frère et de l’aîné que j’étais, mon père, qui aimait rire, décida que nous aurions quelques animaux de ferme. Des poules, un coq, des canards, des oies et une couple de jards dont l’un pinça fortement un jour la jambe de ma mère qui pestait contre cette ménagerie dans laquelle fut introduit un cochon, rose et petit, pour notre plus grande joie.

Mais tout petits qu’ils sont, les bestiaux grandissent quand on les nourrit grassement. Et notre Bidault, puisque c’est ainsi qu’il se nommait, sans doute en souvenir de l’homme politique du moment, successeur de Jean Moulin à Lyon, l’un des fondateurs du MRP mais aussi, plus tard, du CNR, groupuscule inféodé à l’Algérie française puis dans les années soixante créateur d’un mouvement proche du Front national, notre cochon Bidault donc, s’intégra dans le cocon familial à devenir, pour mon frère et moi, l’unique compagnon de nos jeux.

Bidault nous suivait partout. A l’intérieur de la demeure, comme à l’extérieur. Libres nous étions, libre il était. Il ne dormait pas dans la cuisine, mais il eut pu sans contrainte s’installer le soir près de la cheminée nous regarder dîner, ce qu’il faisait volontiers pour le déjeuner, quêtant quelques reliefs que nous lui donnions malgré les réprimandes. Puis l’après-midi, les jours de beau temps, nous partions tous les trois gambader dans les champs. La bâtisse, située sur les hauteurs d’un coteau, contemplait le village dont nous étions séparés d’un cours d’eau paisible, ondoyant dans la prairie en contre-bas. Et nous courions, et nous roulions dans l’herbe jusqu’en bas; nous riions, puis nous remontions la pente pour recommencer encore, tandis que Bidault, grognant de plaisir, trottinait derrière nous quand il ne roulait pas lui-aussi pour nous montrer sa prestance, certainement involontaire. Fatigué quelques fois, il s’éloignait, le grouin au ras des herbes, fouissant le sol à la recherche d’un fruit, d’une racine, puis attendait patiemment que nos jeux cessassent pour rentrer avec nous à la maison où le goûter nous attendait.

Nous nous parlions avec Bidault. Les animaux entendent le langage des enfants car il est sans duplicité. Il nous regardait et semblait nous comprendre, nous laissant même, sans regimber, grimper sur son dos comme sur un poney; et nous partions tranquillement, dans cet équipage, effaroucher la basse-cour dont quelques résidents allaient chercher refuge sous les chaises de la cuisine, d’où ma mère les chassait à grands cris. C’est lors d’une de ces débandades qu’un jard hargneux se vengea sur elle.

Un jour, rentrant d’une après-midi passée, mon frère et moi, dans le potager de mon grand-père où il me laissait, souriant, dévorer ses tomates, cherchant Bidault, nous ne le trouvâmes pas. Le souvenir s’estompe et je ne sais plus ce que nous fîmes alors. Ce dont je me souviens, ce sont les pleurs qui coulèrent lorsque nous apprîmes que notre ami, notre compagnon de jeu, avait terminé son bref passage parmi nous dans de vulgaires saucisses.

Mais la vie est ainsi. C’était mon premier chagrin, ma première douleur; il y en aurait tant d’autres ensuite.

5 août 2008 - Aucun commentaire
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