Mon ami veut une chambre avec vue sur l’océan. Non pas que celle qu’il occupe aujourd’hui ne lui donne cette possibilité, mais située au rez-de-chaussée de la résidence, la porte-fenêtre, biseautant l’angle droit des murs de la chambre, s’ouvre sur un petit parking au-delà duquel s’étend une anse qu’on n’aperçoit qu’en se penchant. Or, sur un fauteuil roulant, ce n’est pas le moyen le plus aisé pour admirer le flux et le reflux des vagues, d’autant que parfois quelques véhicules viennent obstruer le panorama, quand ce ne sont pas les herbes hautes poussant dans le terrain vague séparant l’anse, qu’il ne peut voir étant assis plus bas que n’est le foisonnement des tiges herbeuses se balançant sous le vent, du parking. Il souhaite donc une chambre, exigeant qu’il est, comme il a toujours été, mais peut-être plus encore par cette notion qui l’habite désormais de l’équilibre précaire de l’existence, située au premier étage. Dès les premiers jours de son installation il m’avait affirmé que le terrain vague devait accueillir une bâtisse, signifiant déjà son intention de quitter l’endroit. Par qui l’avait-il appris? Je ne le sus jamais, d’autant qu’aucun panneau n’indique un futur projet immobilier. Mais il le savait, cette certitude nourrissant sa détermination.
Déterminé, il l’est; ces derniers jours se rendant régulièrement dans le bureau de la directrice l’entretenir de sa requête. Pour le plaisir de cette dernière d’ailleurs, mon ami étant un jeune homme en regard des autres résidants, mais chacun sait qu’un plaisir trop souvent partagé, quelques quatre fois par jour, finit par lasser, surtout lorsque ce bonheur s’accompagne d’un dialogue qu’enveniment des myriades de parasites, mots incompréhensibles pour l’une, appels téléphoniques pour l’autre, hachurant et prolongeant l’entrevue au-delà du raisonnable.
Mais pourquoi diable, allez-vous m’apostropher avec finesse, ne l’a-t-il pas encore cette nouvelle chambre? Par manque de places? Que nenni, vous répondrai-je avec autant de profondeur. Cette chambre existe; elle est libre, et repérée depuis longtemps déjà par mon ami, curieux et fouineur lors de ses escapades roulantes dans les couloirs de la résidence. Mais alors? Par ignorance de ses possibilités pécuniaires. Nul ne les connaît, pas même lui, hormis son curateur qui ne répond pas aux demandes de la direction de l’établissement. Car tout se monnaye en ce passage terrestre, et le crottin du diable, comme aimait à le nommer le poète, ne manque jamais une occasion de nous rappeler sa délicate nécessité. Les locations avec “vue sur mer” ont toujours bénéficié d’une faveur légitime de la part de leurs propriétaires, ne les accordant qu’avec un léger supplément, supplément que d’aucuns ne peuvent ingérer, se satisfaisant de contorsions acrobatiques pour apercevoir un brin d’écume, ou ne rien voir. Pas mon ami. Il n’a jamais eu l’esprit assez souple pour la gymnastique, alors pensez, maintenant, avec la moitié de son corps raide comme du bronze. Il fait des efforts pourtant. Tenez, la semaine dernière, lors de son excursion à mon domicile, sous un soleil satanique, nous parvînmes à le faire marcher. Quarante mètres! Un exploit! Le hasard a voulu que mon beau-frère se trouvant là, put lui montrer la pratique idoine. S’appuyer de sa main gauche sur la canne en trépied, porter le corps vers la gauche et balancer la jambe droite d’un mouvement de hanche pour que le pied puisse se positionner en avant. Déplacer ensuite la canne, puis le pied gauche et recommencer le mouvement de balancier. C’est d’une telle simplicité à me relire que je m’étonne qu’il nous ait fallu le temps qu’on met à comprendre une phrase d’un de nos philosophes actuels, si l’on y parvient toutefois, pour parcourir la distance de la voiture à la chaise devant la table du jardin, où nous attendait l’apéritif qu’il dégusta avec jouissance lorsqu’il fut assis, resplendissant d’un bonheur étonné. A dire vrai, l’attrait d’une bouteille de pineau, aussi embuée que son regard, portait en elle plus d’espérance que toutes les théories des “nouveaux philosophes”.
Bref, dans l’attente de la nomination d’un nouveau curateur, si le juge auquel il a écrit en ce sens, avec l’aide de mon ordinateur qui semble plus prompt à imprimer que ceux du Tribunal d’instance, daigne lui révéler les courbes gracieuses de sa signature, mon ami dormira encore ce soir dans sa chambre avec vue sur mer si l’on se contorsionne, sans philosopher mais en maugréant, préparant pour demain ses interventions auprès de la directrice, qui l’écoutera avec philosophie. Après tout, qu’est-ce que le temps perdu, sinon un frêle éclat d’éternité.
Il y a quelques lustres déjà je roulais en Dauphine. Ce fut ma seule idylle avec l’ex star de Boulogne-Billancourt. L’histoire d’amour dura presque trois ans, jusqu’au jour où la belle, transie de froid lors d’un hiver rigoureux, se fissura le bloc sous le capot arrière. Je l’abandonnai lâchement le long d’un trottoir pour m’en aller courtiser de multiples autres culasses.
Jamais je ne suis revenu vers la marque au losange. A vrai dire rien ne m’a véritablement titillé l’arbre à cames en contemplant ses châssis aussi stylés qu’une plaquette de beurre posée sur une planche à roulettes. Parfois le logo, aplati sur une base, semblait remplacer la plaquette. Quant aux derniers modèles, de vraies sculptures gothiques dont on aurait tronçonné les flèches.
Le divorce entre nous est donc en attente de jugement. Aux dires de certains, il me faudra attendre trois ans; juste le temps nécessaire à l’apparition du nouveau bébé dont quelques photos -numériques et non sur négatif- ont été déjà prises et livrées aux fantasmes des “Fangio” du dimanche (Fangio, parce que je trouve l’allure de nos Renault en concordance avec l’époque du coureur argentin décédé en 1995). Le papa s’en est offusqué et a déposé plainte. La justice, étant une autre belle mécanique, s’est mise en route sans patiner, mais faisant fi de toute limitation a terminé sa course dans les bureaux d’une rédaction, percutant au passage un des journalistes d’Auto-Plus pour l’envoyer se faire soigner aux petits oignons par des spécialistes du gonflage.
Tout cela ne me dit rien qui vaille, et vous a un relent de vieille cuisine inquisitoriale qui laisse présager des jours sombres pour la liberté de la presse. Car une fois encore on s’acharne sur un homme qui fait son travail pour le contraindre à dénoncer son informateur, au prétexte d’un contexte concurrentiel qui ne peut permettre la moindre faille. Mais cette faille, si tant est qu’elle existe, n’est que le fait de Renault qui n’a pas su la colmater. Pas du journaliste. Pas du magazine. Le juge qui décide une telle perquisition, un an après les faits soit dit en passant, fait preuve d’un zèle de dominicain et d’un dynamisme de bulldozer. La justice française ne sait-elle plus manoeuvrer désormais qu’avec la délicatesse d’un rouleau compresseur ou la distinction d’un affamé fouillant les poubelles?
Quant à Renault -qui, entre parenthèses, n’hésite pas à délocaliser en Roumanie ses productions, comme la Logan, ce fleuron d’esthétisme, construite par sa filiale Dacia dont les ouvriers en grève pour une augmentation de 30 euros se voient à leur tour menacer de délocalisation- quant à Renault, dis-je, que croit-il risquer en laissant dévoiler la carrosserie de son prochain chef-d’oeuvre? Qu’un autre constructeur ayant le sens du comique la copie? Au mieux se servira-t-il des photos comme exemple à ne pas suivre.
Jusqu’à ce jour c’était un jeu entre journalistes, constructeurs et lecteurs, et chacun y trouvait son compte. Le scoop pour les uns, l’annonce d’une pérennité pour les autres, le rêve pour les derniers. Aujourd’hui grâce à Renault c’est un cauchemar pour tous.
Décidément je n’attendrai pas trois ans, ce soir je prononce définitivement mon divorce d’avec la marque au losange. Je n’espère plus rien d’elle.