CECILIA ET SA CHRONIQUEUSE.
Exceptionnellement, ce soir, pour me détendre, je vais me laisser aller dans le bain chaud de l’histoire. Avec délice et volupté.
Je prendrai un vieux tome des chroniqueurs du Moyen Age. Je le feuilletterai en lisant quelques phrases de Robert de Clari sur la Conquête de Constantinople, l’aventure la plus extraordinaire qui ait sans doute existé. “Il avint, en icel tems que li papes Innocent estoit apostoles de Rome, et Philippe rois de France…”
Ou bien encore Joinville, parlant de Saint Louis. “Quant li roys oy ce, il dist que, se Dieu plaist, cesti sairement ne feroit-il jà.”
Puis je m’abandonnerai, dans la poursuite de ma quête, aux charmes fabuleux de ces épopées qui ont bâti notre Nation.
Je lirai ces mémoires comme on lit un roman d’aventures. Je découvrirai des hommes à l’énergie triomphante. Je verrai ces héros défiler dans des houppelandes de brocart et d’argent. Je frémirai aux récits de leurs combats. Leurs épées scintillantes sous le soleil de jadis feront trembler les murs des villes conquises. De leurs épouses je m’éprendrai. De leur volonté sans faille, je me dirai qu’ils étaient d’une autre nature, et que ceux qui les décrivirent avaient des écritoires en ébène et des plumes d’airain.
Alors peut-être, les suivant pas à pas, remontant lentement le chemin de l’Histoire, en viendrai-je à ces siècles où la langue se fixa. Où des humanistes comme Guillaume Budé surent accroître les collections de livres dans la Bibliothèque Royale du géant François 1 er, qui, avec sa soeur Marguerite de Navarre, sut protéger et distinguer les poètes. Et je découvrirai les aventures féminines du roi, avec un soupçon de jalousie. “Une cour sans femmes, c’est comme un jardin sans fleurs.”
Mais, Dieu! que tout cela était bien écrit.
Peu à peu revenant vers notre temps, je butinerai quelques mots parmi les milliers qui s’épanouirent sous le regard acéré de Saint-Simon observant ses semblables à la cour du Grand Louis le XIV ième. “Cette lecture de l’histoire et surtout des Mémoires particuliers de la nôtre des derniers temps depuis François 1 er, que je faisais de moi-même, me firent naître l’envie d’écrire aussi ceux de ce que je verrais…”
Saint-Simon, le petit duc à la hargne farouche, ce précurseur mais aussi cet illustre héritier, de Villehardouin à Chateaubriand, du Cardinal de Retz à Malraux, n’écrivait pas pour ne rien dire, mais pour donner de son époque et de ceux qu’il côtoyait l’image la plus concise afin qu’elle restât dans l’histoire au même titre que la sienne.
Chaussant mes bottes de sept lieues je m’acheminerai à grands pas vers notre siècle, du regard caressant au passage quelques confidents célèbres, Gourgaud avec Napoléon, De Gaulle qui préféra écrire lui-même, Jean Lacouture et Jacques Attali parlant de Mitterand et enfin, mais vous l’aviez deviné, je m’approcherai du nouveau maître de céans pour découvrir avec stupeur qu’on commence déjà d’écrire ses mémoires.
Le temps va vite et s’accélère. La profusion de bouquins s’étalant sur les tables de nos libraires, comme les femmes d’Amsterdam faisant miroiter nos regards aux découvertes de leurs charmes, comme des paquets de sucettes alléchant les papilles de gamins salivant, comme des fringues pendues derrière les vitrines où s’écrasent le nez des femmes les convoitant, prouvent, s’il en était besoin, que notre siècle commerçant se consume aux braises de la concupiscence et de la désinvolture.
Prenant un livre dont la couverture racoleuse, par la photo d’une femme au regard inquiétant, aura su défier ma méfiance, feuilletant quelques pages et lisant au hasard en cherchant les images croyant qu’il s’agissait de “Nous-Deux” nouvelle formule, je penserai à la déception de tous les chroniqueurs, mémorialistes ou portraitistes d’hier s’ils avaient le malheur de lire la prose de celle, dont nos générations incultes s’imaginent qu’elle est leur héritière, qui ose gaspiller du papier pour écrire “Il ne se conduit pas bien!”, ou encore “Nicolas est un sauteur! C’est ce que tout le monde me dit aujourd’hui.”, et enfin “De quel amour l’ai-je aimé? Je ne savais pas ce qu’aimer veut dire.”
C’est beau, c’est grand, c’est historique! C’est le résumé de notre époque, dont je me dis qu’elle manque décidément de grandeur.
Rien que pour ce style, il eut été nécessaire de l’interdire, a tout le moins, car la censure n’est pas de mon royaume, lui donner sa copie à revoir.
